Ingénieur de recherche hors classe au CNRS, Philippe Guillemant est responsable du groupe de vision artificielle du laboratoire IUSTI de Polytech' Marseille(« Institut Universitaire des Systèmes Thermiques Industriels »), qui est une unité mixte de recherche (UMR 6595) du CNRS, de l'Université de Provence et de l'Université de la Méditerranée. Il est le co-fondateur d'Uratek, première société d'Impulse, et porte avec Mme Cherifa Abid le projet Vigicapt, actuellement accompagné par l'incubateur. Auteur de nombreuses publications scientifiques, inventeur de plusieurs brevets, et lauréat de divers concours (dont le Concours national d'aide à la création d'entreprises de technologies innovantes 2008), Philippe Guillemant a bien voulu répondre à nos questions :
Frédéric ROSSI : Pouvez-vous nous parler de votre domaine de recherche ?
Philippe Guillemant : Mon domaine de recherche est la Vision Artificielle. On peut considérer ce domaine comme une branche de l'Intelligence Artificielle spécialisée dans la Vision. Il s'agit de trouver des méthodes d'extraction d'informations dans les images ou vidéos qui soient « intelligentes », c'est-à-dire se rapprochant des processus à l'œuvre dans notre cerveau visuel, pour capter et suivre des objets d'intérêt. A partir des informations numériques massives et de très bas niveau que sont les pixels, on cherche à détecter, à identifier, localiser, suivre ou encore classifier des formes complexes fixes, mobiles ou en évolution, des défauts, des incidents et même des évènements très particuliers....comme le fait un œil humain, mais avec en prime une mesure de toutes les grandeurs. Mais la Vision Artificielle en est encore à ses balbutiements et il faudra encore beaucoup de recherches, probablement des décennies, avant de fabriquer un œil humanoïde capable de surpasser l'œil humain. Aujourd'hui, la Vision Artificielle ne surpasse l'œil humain que dans le domaine de l'instrumentation de mesure.
F.R. : Parlez-nous du Laboratoire IUSTI ?
P.G. : Le laboratoire IUSTI fait beaucoup de recherches dans des domaines très distincts, mais l'un de ses principaux dénominateurs communs est la mécanique des fluides. Par exemple, on cherche à comprendre au niveau fondamental les instabilités qui apparaissent dans des écoulements de fluides soumis à des effets thermiques, ou encore à un niveau plus aval les mécanismes de propagation des incendies. Il y aussi cette fascinante recherche sur les mécanismes de formation des structures cellulaires. C'est dans ce contexte que j'ai été amené, il y a vingt ans environ, à développer mes premiers algorithmes de vision dans le but de caractériser des phénomènes dynamiques observables « à l'œil » dans les « manips » de l'IUSTI. Ce qui était au départ une recherche à des fins d'instrumentation de mesure est alors devenu une nouvelle approche de la vision artificielle, à travers ma découverte du « plongement fractal » : il s'agit d'une méthode fondamentale d'analyse des systèmes dynamiques complexes, qui m'a conduit à de nombreuses innovations, et au passage à une longue expérience de la valorisation.
F.R. : Comment considérez vous la recherche dans le monde actuel ? Et la valorisation ?
P.G. : Je vais vous faire une réponse sans langue de bois, issue de mon parcours personnel. La recherche dans le monde a toujours été fortement liée à l'innovation, sauf en France. Il y a en effet une spécificité de la recherche bien française, qui se distingue par une difficulté persistante à nous débarrasser des conséquences handicapantes d'un dogme ancien, qui voulait qu'une bonne recherche soit à la fois fondamentale, académique et productrice de connaissances « pures », l'innovation étant considérée comme impure et laissée aux industriels. Je caricature un peu, mais bien qu'il ait aujourd'hui presque disparu des esprits, ce dogme a laissé des traces longues à effacer et est resté ancré dans le concret, notamment à cause d'une interdiction faite aux chercheurs publics, jusqu'en l'an 2000, de valoriser les résultats de leur recherche dans l'industrie. La loi sur l'innovation a tout révolutionné dans les esprits et dans les règles, mais en imposant un cadre réglementaire assez rigide. En conséquence, les changements concrets restent lents et il n'est pas étonnant que le gouvernement doive s'efforcer encore et toujours d'inoculer par tous les moyens le « virus » de l'innovation chez les chercheurs. Aujourd'hui, on a encore trop de recherche déconnectée des besoins de la société, et bien que tous nos récents prix Nobel nous aient bien montré que la distinction entre recherche fondamentale et recherche appliquée était absurde ou infondée, nous supportons encore les conséquences de cette distinction encore visible, et pourtant inexistante à l'étranger. Là bas, on ne fait d'ailleurs aucune différence entre jeunes chercheurs et ingénieurs (issus de grandes écoles). En France, vous aviez encore il n'y a pas si longtemps une masse de chercheurs qui publiaient sans se soucier d'innover, et une minorité de chercheurs qui innovaient sans pouvoir publier autant que leurs collègues, ce qui ne favorisait pas leur carrière. La plupart des chercheurs étaient ainsi enfermés dans un système « carriériste » qui les évaluait essentiellement par leurs publications. Heureusement, là aussi tout vient de changer !
On devrait donc bientôt voir apparaître de véritables « équipes » innovantes et entreprenantes, non réduites à un seul individu comme je l'ai vécu. Je crains cependant que les nouveaux flux financiers de l'état consacrés à l'innovation ne parviennent que laborieusement aux bonnes cibles à cause d'un dévoiement par des organismes privés, intermédiaires de l'aide à l'innovation, trop souvent affairistes et prestataires de services dans le processus de valorisation, produisant aisément du papier. Il s'ensuit une tendance à pousser l'inventeur à suivre un schéma coûteux de sous-traitance pas toujours pertinent (plans d'affaires, études de marché, plans d'investissement, etc. ), mais cependant financé par les concours nationaux à l'innovation, à condition toutefois de les gagner. Le résultat est qu'aujourd'hui le chercheur qui innove est poussé à avoir un projet de société et parfois même à en créer une avant même d'avoir pu mûrir son invention ! L'extrême inverse !
Au positif, et c'est peut-être une voie du milieu pour les chercheurs publics innovants, il existe aujourd'hui un bon système de valorisation mis en place par les incubateurs (et particulièrement IMPULSE) et le CNRS, dont je salue au passage les organisations dans cette matière. Bien qu'handicapé par des procédures linéaires qui tendent à ralentir tous les processus, le CNRS se positionne sur la bonne voie, en amenant le chercheur à mûrir son projet dans une démarche qui va du dossier de valorisation au contrat de licence, en passant par le dépôt de brevet. Resterait à pouvoir connecter aux bons moments les étapes de cette démarche aux impératifs du développement d'une entreprise, je pense au CNRS pour le soutien à la valorisation, et à l'incubateur IMPULSE pour le soutien à la création. En tout cas je tiens ici à témoigner de l'investissement efficace du personnel d'IMPULSE qui se traduit notamment par une sensation agréable d'être enfin vraiment aidé. Je crois que l'incubateur a aujourd'hui fait ses preuves et se présente comme une structure essentielle et tout à fait complémentaire du CNRS dans le processus d'innovation et de développement économique issus de la recherche.
F.R. : L'IUSTI est partenaire de plusieurs projets de création d'entreprise accompagnés par l'Incubateur Inter-universitaire Impulse. Quelle est la nature de ces partenariats ?
P.G. : En dehors d'Uratek et Vigicapt, sont issus de l'IUSTI deux autres projets de création d'entreprise : RS2N et Serimed. RS2N est une société spécialisée en ingénierie scientifique et simulation numérique. Ils sont au cœur des problématiques de l'IUSTI : modélisation, mécanique des fluides, aérodynamique. Leur secteur d'application est ainsi vaste et pointu, aussi je pense qu'ils resteront une société de recherche sous contrat. Tandis que Serimed est un projet beaucoup plus « aval », avec comme objectif la protection contre les incendies de forêts, et comme produit un logiciel de modélisation de la propagation des incendies. Ils ont intégré à ce logiciel un nouveau système de détection des feux basés sur des capteurs émetteurs détruits par les flammes. J'ai été récemment contacté par une personne de chez eux, car je suis moi-même l'auteur d'un système de détection des sources de fumées par caméras CCD, qui a eu un certain succès. Ce système n'a cependant pas percé le marché car il était implémenté sur une architecture qui a vieilli trop vite, et aujourd'hui il y aurait encore beaucoup à faire pour le remettre à niveau: architecture matérielle, algorithmes logiciels et même cible du produit. Le système de détection de Serimed sera peut-être une bonne alternative. Il en existe une autre, qui serait de proposer un système d'assistance à la surveillance des incendies, plutôt qu'un système de détection automatique qui suppose l'absence de vigilance humaine. Il se pourrait d'ailleurs qu'à l'avenir, Vigicapt intervienne dans ce secteur...
F.R. : Vous avez notamment collaboré aux projets Uratek et Vigicapt. Pouvez-vous nous en dire plus ?
P.G. : Vigicapt est un projet d'entreprise sur différents marchés de la vigilance que sont par exemple la détection de l'hypovigilance et l'assistance à la vigilance. Il repose sur de nouveaux algorithmes d'extraction en temps réel des mouvements des yeux et du visage, réalisés par Uratek à l'aide d'une caméra déportée, laissant la tête et le regard libre de leurs mouvements. Uratek est une entreprise de R&D en Vision Artificielle, licenciée par le CNRS et que j'ai co-créé en 1999. A l'origine de ces développements se trouve ma longue expérience de l'oculométrie qui m'avait déjà conduit à la co-création de Synapsys en 1993 (entreprise de 20 salariés du secteur médical), dont j'ai réalisé le produit phare (Vidéonystagmographe ou VNG). A noter que pendant quelques années la licence CNRS de Synapsys a été classée 6ème dans l'ordre de rentabilité des licences depuis la création du CNRS. Mais le VNG nécessite un masque solidaire de la tête encombrant pour le visage et gênant pour le regard. Aujourd'hui, avec Vigicapt, on enlève le masque, ce qui élargit considérablement les potentialités d'applications. J'ai choisi d'attaquer le secteur de la Vigilance, pour lequel l'analyse du regard est un point clé. Mais d'autres secteurs d'applications de ce point clé pourraient bien rendre le projet Vigicapt encore plus passionnant !
F.R. : Si vous aviez un conseil à donner (par exemple à un porteur de projet de création d'entreprise innovante et/ou à un enseignant-chercheur), quel serait-il ?
P.G. : Mon seul véritable conseil à ce porteur de projet est de ne faire confiance qu'à lui-même tout en écoutant tout de même les conseils qu'on pourra volontiers lui donner, mais avec un recul salutaire, pour mieux laisser mûrir. Au-delà de cela, je me permettrais de lui conseiller de la prudence élémentaire : protéger son invention sans se focaliser pour autant sur un mode particulier de protection, vers lequel il serait entraîné par exemple par un financier peu intuitif, et donc à cheval sur les principes. Le bon type de protection intellectuelle dépend de la technique de l'invention. Parfois il faut breveter avant de montrer un quelconque démonstrateur (copie facile), parfois cela peut attendre le prototype (copie difficile), et parfois il est préférable de ne pas breveter du tout (copie indétectable) et de conserver simplement le secret. La protection intellectuelle n'est donc pas systématique, et l'on n'est jamais si bien protégé que par soi-même. Oserais-je un troisième conseil ? Tout simplement de présenter aux médias, dans les salons, un prototype « sexy », qui marche bien et qui soit robuste (bonne résistance à l'effet « démo »). Lorsqu'on a un bon produit, on trouvera automatiquement sur sa route toutes les aides dont on a besoin, beaucoup plus facilement aujourd'hui que dans le passé.
Plus d'informations :
http://iusti.polytech.univ-mrs.fr/%7Evision/index.html
www.uratek.fr