Parole à : Philippe Blache

Directeur de recherche au CNRS et Directeur du Laboratoire Parole et Langage (LPL) basé à Aix-en-Provence, Philippe Blache a porté le projet Communication et Handicap qui a été accompagné par l'Incubateur Inter-universitaire Impulse d'octobre 2002 à octobre 2004. De ce projet ambitieux, qui visait à proposer un dispositif complet apportant un soulagement aux personnes privées de l'usage de la parole ou avec une élocution inintelligible, est née, en novembre 2003, la société Aegys. Cette jeune entreprise innovante, implantée à Marseille, est spécialisée dans le secteur des technologies pour le handicap.
 

Philippe Blache a bien voulu répondre à nos questions :
 

Frédéric Rossi : Parlez-nous de votre domaine de recherche ?
Philippe Blache : Mes recherches portent sur le traitement automatique des langues naturelles. Il s'agit de développer des méthodes et des outils permettant de traiter du « matériel linguistique » (parole, texte, etc.). Ce domaine relève donc à la fois de la linguistique et de l'informatique : nous partons de modèles linguistiques et nous recherchons des techniques permettant leur mise en oeuvre informatisée. Ces techniques sont très variables et peuvent relever aussi bien de l'intelligence artificielle que du traitement probabiliste. Ce domaine a fait d'énormes progrès ces dernières années et nous sommes désormais capables de traiter des masses de données très volumineuses. De plus, et c'est là le plus important, nous comprenons beaucoup mieux la question de l'interaction (homme-homme, homme-machine). Nos connaissances nous permettent ainsi de développer aujourd'hui des outils très efficaces dans ce domaine. Le projet Aegys en fait partie.

 

F.R. : Parlez-nous du Laboratoire Parole et Langage (LPL) ?
P.B. : Le LPL est une Unité Mixte de Recherche (CNRS & Université de Provence) de 80 personnes, auxquelles s'ajoutent 100 doctorants. Notre projet de recherche porte sur l'analyse des processus de production et de perception de la parole. Il s'agit d'un laboratoire très interdisciplinaire : des linguistes, des informaticiens, des médecins, des psychologues et même des électroniciens forment le cœur du laboratoire. Nous sommes ainsi capables d'aborder la question fondamentale de notre discipline (la compréhension du fonctionnement du langage) en fonction de perspectives différentes et complémentaires. Nous sommes de ce point de vue l'un des laboratoires les plus importants d'Europe dans notre domaine et cette position va encore se renforcer prochainement : le LPL hébergera dès 2009 un centre d'expérimentation sur la parole, rassemblant les dispositifs actuellement disponibles dans ce domaine.

 

F.R. : Comment considérez vous la recherche dans le monde actuel ? Et la valorisation ?
P.B. :
La recherche dans nos laboratoires n'est jamais aussi efficace que lorsqu'elle est équilibrée. Nous devons être capables de mener conjointement des activités de recherche très théoriques en même temps que des projets appliqués. Les rythmes de ces activités sont différents, le premières étant sur des cycles plus long que les secondes. Notre organisation en laboratoire de recherche, disposant de financements contractualisés à long terme nous permet de développer des recherche que nous qualifions de « risquées » (en d'autres termes pour lesquelles nous ne sommes pas certains à l'avance d'obtenir des résultats). A côté de ces recherches à risque (qui nécessitent des financement récurrents), nous devons conduire des recherches finalisées du type de celles qui nous ont permis de créer ces sociétés. La réorganisation actuelle de la recherche en France doit impérativement tenir compte de cet équilibre nécessaire. Elle devra renforcer le rôle clé joué par les laboratoires.

 

F.R. : Le LPL est partenaire de plusieurs projets de création d'entreprise accompagné par l'Incubateur Inter-universitaire Impulse. Quelle est la nature de ces partenariats ?
P.B. :
Le LPL a toujours été soucieux de conduire de front et avec succès recherche fondamentale et recherche appliquée. Nous avons ainsi été directement à l'origine de la création de deux start-ups : SQLab et Aegys, cette dernière ayant été incubée au sein d'Impulse. Il s'agit dans les deux cas de micro-entreprises, occupant une position charnière entre recherche et monde industriel. A côté de ces projets dont nous avons été maître d'œuvre, nous avons également toujours accompagné des projets en partenariat industriel, soit via des contrats, soit en partenariat direct comme pour le projet Jensys. Nous sommes dans ce dernier cas partenaire scientifique d'une start-up dans le domaine du développement de systèmes de traitement de l'information en langue naturelle (recherche d'information, dialogue, etc.)

 

F.R. : Vous avez notamment collaboré au projet Aegys. Pouvez-vous nous en dire plus ?
P.B. :
Aegys est un très beau projet, qui nous a permis de mettre en œuvre nos connaissances scientifiques au service de l'aide au handicap. Le constat de départ est simple : il existe aujourd'hui en France et dans le monde un très grand nombre de personne souffrant d'un handicap entraînant un trouble de la communication. Il peut par exemple s'agir de pathologies entraînant une paralysie complète des membres et des muscles phonatoires, interdisant toute forme de communication naturelle. Nous avons donc développé un véritable environnement permettant à un utilisateur de communiquer. Il s'agit à la fois d'un ensemble de capteurs tirant parti des mouvement encore sous contrôle de l'utilisateur (clignement de paupière, souffle, etc.) et d'un dispositif logiciel permettant de composer un message de façon ergonomique et rapide. Le système, en fonction du contexte, propose à l'utilisateur des mots qui seront peu à peu assemblés pour former le message (celui-ci pouvant être oralisé par un système de synthèse de parole). Cet outil est extrêmement efficace, il équipe aujourd'hui plusieurs centres de rééducation ainsi que de nombreux particuliers.

 

F.R. : Si vous aviez un conseil à donner (par exemple à un porteur de projet de création d'entreprise innovante et/ou à un enseignant-chercheur), quel serait-il ?
P.B. :
Il faut dans ce type de processus s'entourer très tôt de personnes capables de conseiller sur les aspects réglementaires et commerciaux. L'incubateur joue ici un rôle essentiel. La grande difficulté réside, en particulier pour les projets démarrant avec une taille modeste, non pas dans le transfert technologique ni dans la conception du produit, mais bien entendu dans la commercialisation. Trouver les bonnes personnes capables de vendre est l'aspect le plus difficile à traiter pour nous scientifiques qui maîtrisons bien les aspects amont, mais pas les autres ! La question des ressources humaines doit bien être maîtrisée. Il faut de plus comprendre qu'un salarié peut - et c'est légitime - ne pas avoir l'enthousiasme du porteur de projet qui ne ménage pas ses efforts et ne compte pas ses heures. Anticiper le modèle de commercialisation ainsi que la gestion des ressources humaines est sans doute une des clés du succès.

 

Plus d'informations :
www.aegys.fr
www.lpl.univ-aix.fr