Hugues Bonnetain, chargé d'affaires

Il est la personne en contact direct avec les porteurs de projet. Ses missions ne sont pas toujours mises en avant, pourtant, c'est lui qui accompagnera le porteur de projet tout au long de son parcours. L'Incubation en Provence compte 3 chargés d'affaires. Aujourd'hui, c'est Hugues Bonnetain, chargé d'affaires de l'Incubateur Multimédia Belle de Mai, spécialisé dans les projets STIC, qui a bien voulu nous parler de son métier ...
 
 
Q : En quoi consiste le rôle d'un chargé d'affaires ?

Hugues Bonnetain : L'axe central de l'incubation est l'accompagnement du porteur de projet innovant. C'est un accompagnement personnalisé, qui a pour but de permettre au porteur de faire passer son projet du stade de l'idée structurée à celui de l'entreprise viable. Le chargé d'affaires va donc, dès la pré-incubation, et en s'appuyant sur le réseau d'experts de l'incubateur, s'attacher à diagnostiquer les forces et les faiblesses du projet. L'objectif étant bien sûr de développer les unes et de remédier aux autres, pour que l'entreprise arrive sur son marché aussi performante que possible.
Pour cela, les incubateurs sont dotés d'outils extrêmement efficaces, comme la capacité à soutenir financièrement le projet ou celle de lui mettre à disposition des moyens logistiques : bureaux équipés, etc.
Mais le rôle du chargé d'affaires ne se limite évidemment pas à la mise en œuvre de ces outils. Le créateur d'entreprise est confronté à une somme considérable d'actions à mener à bien, de problèmes à régler, de gens à convaincre. Soumis à une pression considérable, il doit en permanence « foncer ». Le risque est grand que, « le nez dans le guidon », il perde le recul nécessaire, la vision stratégique. Notre rôle est alors de lui faire relever la tête et garder le cap.
Quelqu'un, un jour, a comparé notre action à celle des guides qui escortaient les convois de chariots, lors de la conquête de l'Ouest américain. L'image me semble assez juste. Comme eux, nous accompagnons des gens courageux, entreprenants, qui vont s'implanter sur des terres nouvelles, à leurs risques et périls. Nous ne connaissons pas forcément avec précision les lieux exacts qu'ils convoitent, mais nous avons déjà fait plusieurs fois le voyage, nous savons les difficultés qui les attendent, le temps nécessaire, les alliances qu'il faudra conclure. Et pendant toute la traversée, nous sommes à leurs côtés, en partageant les risques, les difficultés et les réussites. Sans jamais prétendre prendre la place du chef de convoi, que nous allons au contraire aider, si besoin est, à bien s'installer dans son rôle. Et quand le convoi est arrivé à destination, que les terres commencent à produire, nous passons le relais à d'autres et nous nous engageons sur de nouvelles aventures. La dimension humaine est fondamentale dans le quotidien du chargé d'affaires. Nous n'accompagnons pas des sociétés, pas même des projets, mais des porteurs de projet. L'accompagnement que nous avons mis en place à Belle de Mai est personnalisé ; certains porteurs sont plus demandeurs que d'autres et nous comprenons parfaitement cela. J'ai avec certains porteurs des contacts assez éloignés, tous les deux mois par exemple, quand d'autres créateurs incubés (et hébergés dans nos plates-formes d'incubation) sont tous les jours dans mon bureau, ne serait-ce que pour échanger quelques mots. Ce lien social fait également partie de l'incubation. Et du plaisir de travailler ensemble.

 


Q : Comment devient-on chargé d'affaires d'un incubateur ?

 

HB : Evidemment, la vocation ne m'a pas saisi dans la cours de la maternelle, où je me serais dit « Quand je serai grand, je travaillerais dans un incubateur » ! Les équipes de la trentaine d'incubateurs français sont composées de gens qui ont pour la plupart des parcours diversifiés. Je suis dans ce cas.
Mes expériences professionnelles me sont extrêmement utiles dans ma pratique d'accompagnement de créateurs d'entreprises innovantes. Dés la fin des années 80, sortant d'un laboratoire de recherche, j'ai participé à la création d'une entreprise valorisant des technologies acquises comme chercheur. Le lancement et le développement de cette société, qui a compté plus de 20 employés, a été une expérience très formatrice.
Mon activité ensuite dans la presse, à un moment où celle-ci commençait à prendre le tournant de l'Internet et du multimédia a été également enrichissante, tant dans la pratique des contenus numériques que dans la réflexion sur les modèles économiques afférents. Quand, en 2001, Jean-Pierre Brocart m'a proposé de rejoindre l'équipe de l'Incubateur, qui fonctionnait depuis peu, l'idée m'en a semblé passionnante. Et plutôt cohérente avec les expériences et les connaissances que je pouvais y apporter.... et continuer d'y développer. L'incubation de projets innovants dans le multimédia était plutôt une activité exploratoire, au début des années 2000 ! Parallèlement à mon activité de praticien de l'innovation à l'Incubateur, je me suis donc rapproché d'un laboratoire spécialisé en sciences de l'information, le Laboratoire de Valorisation de l'Information et de la Communication et je collabore depuis aux recherches qui y sont conduites.

 

Q : Au sein du dispositif d'Incubation en Provence, l'Incubateur Belle de Mai est en charge de la filière « Sciences et Technologies de l'Information et de la Communication ». Quelles sont les spécificités de ce secteur ?

 

HB : Tout d'abord, c'est un secteur extraordinairement actif, tant du côté de la recherche que de celui de l'industrie, et évidemment, plus en aval encore, des usages.
Côté recherche, cela englobe des activités telles que le multimédia, le logiciel, les architectures et les réseaux, les télécom, les bases de données, l'intelligence artificielle, les systèmes embarqués, les interactions homme-machine, le traitement du signal et de la parole, celui de l'information, etc. Economiquement, c'est évidemment un secteur qui pèse lourd, de plus en plus lourd mondialement, et qui est très actif en région PACA. Et c'est surtout un domaine où l'innovation est omniprésente, ce qui lui donne un côté très attractif, mais aussi plus risqué que d'autres. De plus, et cela fait aussi partie de l'intérêt de ce domaine, l'innovation ne s'y déroule pas toujours comme ailleurs. Le modèle classique de l'innovation consiste à faire sortir une invention d'un laboratoire de recherche (public ou privé) pour en faire une innovation, que cette sortie soit dictée par un besoin du marché ou par une avancée interne des connaissances du laboratoire. L'innovation est ensuite portée sur le marché par l'entreprise, et mise à disposition des usagers moyennant rétribution. Dans les STIC, les choses se passent parfois de manière radicalement différente : le processus d'innovation peut être mis en œuvre par les usagers eux-mêmes, dont certains se sont organisés en communautés auto-innovatrices. Ainsi par exemple du modèle du logiciel libre, qui est en train d'essaimer dans de nombreux autres secteurs des STIC. C'est un phénomène passionnant ; les liens avec la Recherche y restent extrêmement féconds, mais parfois plus complexes que dans le modèle classique de la valorisation. C'est une grande chance que d'intervenir à notre époque dans ce domaine : au lieu de simplement appliquer des recettes, des règles préétablies, cela nous conduit en permanence à innover nous-mêmes, dans notre pratique de l'incubation. Un sacré défi !